Tenstorrent, la société de puces d'intelligence artificielle dirigée par l'architecte de processeurs chevronné Jim Keller, a annoncé le lundi 19 octobre 2026 avoir finalisé un tour de table de série E de 1,5 milliard de dollars, pour une valorisation de 6,2 milliards après investissement. Selon Reuters, qui a relayé l'opération le jour même, ce montant représente plus du double de la valorisation retenue lors de la levée précédente, en décembre 2024.

Trace Capital et Innovation X ont piloté le financement. Tenstorrent cite une longue liste d'autres investisseurs, anciens comme nouveaux, parmi lesquels ARK Invest, Fidelity Management & Research Company, Morgan Stanley, T. Rowe Price, Sandisk, Tether Investments, XTX Markets, Virtu Financial, Eclipse et Maverick Silicon. Le Globe and Mail précise que Trace Capital a été fondé par Ben Mahdavi, ancien joueur de la ligue nationale de football américain reconverti dans l'investissement, et qu'Innovation X est une société new-yorkaise.

L'entreprise affirme que ces fonds serviront à la fabrication en volume et à l'expansion commerciale mondiale. Concrètement, il s'agit de déployer massivement ses serveurs Galaxy, qui réunissent selon Reuters des dizaines de puces Tenstorrent pour faire tourner assistants conversationnels, outils de programmation et générateurs de vidéo, et de continuer à y servir des modèles de langage et de vidéo à poids ouverts. Tenstorrent compte aussi poursuivre le développement des cœurs IA et processeurs qu'elle concède sous licence aux clients concevant leurs propres puces.

Ce double modèle distingue Tenstorrent de la plupart des concurrents de Nvidia. La société vend du matériel à toutes les échelles, de la simple carte ou station de travail jusqu'aux baies et superclusters, avec une pile logicielle open source. Elle accorde aussi des licences sur son processeur TT-Ascalon, fondé sur RISC-V, et sur ses cœurs IA Tensix à des concepteurs de puces, dont Samsung et LG. RISC-V est un jeu d'instructions ouvert qui permet de concevoir des processeurs sans verser de redevances à des architectures propriétaires comme celle d'Arm. "Nous avons conçu une seule architecture et nous la vendons dans toutes les tailles", résume Jim Keller dans le communiqué.

Cette levée intervient après une période marquée par un intérêt présumé de candidats au rachat. D'après le Globe and Mail, Intel et Qualcomm auraient chacun tenté plus tôt cette année d'acquérir Tenstorrent pour plus de 5 milliards de dollars. Le quotidien ajoute que l'entreprise, fondée à Toronto il y a dix ans puis installée aux États-Unis en 2023 après l'arrivée de Jim Keller à sa tête, emploie environ 1 000 personnes, dont quelque 200 à Toronto. Son tour précédent, selon Reuters, avait permis de lever plus de 693 millions de dollars sur la base d'une valorisation de 2 milliards avant investissement, sous l'égide de Samsung Securities et d'AFW Partners.

L'opération éclaire aussi la façon dont les investisseurs voient évoluer la demande de calcul pour l'IA. Tenstorrent cible clairement l'inférence de modèles à poids ouverts, un marché que le Globe and Mail juge appelé à dépasser largement celui de l'entraînement et sur lequel plusieurs jeunes pousses conçoivent du matériel censé surpasser en rapidité les GPU généralistes. L'un des investisseurs, Protagonist, assure que les résultats de Tenstorrent en génération vidéo dépassent les références du secteur, une affirmation qui n'a pas été vérifiée de manière indépendante.

Des zones d'ombre subsistent. Tenstorrent n'a communiqué ni chiffre d'affaires, ni volumes clients, ni objectifs de production pour Galaxy, si bien que l'ampleur du déploiement prévu reste floue. L'avance logicielle de Nvidia et son parc installé demeurent le principal obstacle pour tout challenger, et les performances mises en avant émanent de l'entreprise et de ses soutiens. Ces nouveaux capitaux lui donnent les moyens de les démontrer lors de grands déploiements, au-delà des démonstrations.

Références