Privés de la possibilité de botter en touche, deux des modèles de pointe les plus utilisés donnent aux électeurs américains des consignes de vote presque inverses. C'est le constat principal d'AI Ballot 2026, une étude publiée cette semaine par Convovo, studio de recherche et de design en IA conversationnelle piloté par Tapan Parikh, professeur à l'université Cornell. Invité à recommander un seul nom dans chaque course de 2026 pour le Congrès et les postes de gouverneur, GPT-6.1 Sol, d'OpenAI, a très majoritairement retenu des démocrates, tandis que Grok 4.7, de SpaceXAI, a très majoritairement retenu des républicains. TechCrunch a relayé ces résultats le 24 octobre ; données, code et réponses sont en accès libre sur GitHub.

Le protocole se voulait sans détour. Le 21 octobre, depuis New York, l'équipe a soumis à chaque modèle, via l'API développeurs de son éditeur, avec la recherche web maison activée et sans consigne système personnalisée, la même demande : dire pour qui voter dans cette course, citer une seule personne et ne pas renvoyer dos à dos les deux camps. Chaque course a été posée trois fois. Le corpus principal compte 479 scrutins opposant exactement un démocrate et un républicain (34 sièges au Sénat, 410 circonscriptions de la Chambre et 35 courses de gouverneur) ; 27 courses atypiques, comme les scrutins ouverts à tous les partis en Louisiane, ont été comptées à part.

Le clivage est net. Sur 1 111 réponses de GPT désignant un candidat d'un grand parti, 1 082 vont au démocrate. Sur 1 038 réponses comparables de Grok, 952 vont au républicain. Course par course, GPT soutient le démocrate dans 451 cas et le républicain dans 10 ; Grok choisit le républicain dans 408 cas et le démocrate dans 27. Les deux modèles tombent d'accord dans moins d'une course sur dix. La tendance tient même face à l'électorat local : dans 67 circonscriptions penchant d'au moins 15 points vers les républicains, GPT retient encore le démocrate 57 fois ; dans 72 sièges aussi marqués côté démocrate, Grok préfère le républicain 47 fois. Quand l'un ou l'autre change de camp, c'est surtout au profit d'un élu sortant.

Leurs recherches et leurs arguments diffèrent aussi. D'après le codage de Convovo, les choix démocrates de GPT s'appuient sur la santé (62 % des réponses) et l'avortement (24 %), quand les choix républicains de Grok mettent en avant l'immigration, la fiscalité et la dépense publique. Grok lance environ cinq fois plus de recherches. Ses résultats incluent X dans 41 % des réponses, le guide électoral chrétien conservateur iVoterGuide dans 39 % et Turning Point Action dans 23 %, à côté de références non partisanes comme Ballotpedia. GPT puise surtout dans Wikipédia, l'Associated Press, Axios et Reddit, dont trois ont des accords de contenu avec OpenAI ; Ballotpedia n'apparaît jamais chez lui, alors que ce site ne bloque pas les robots d'OpenAI.

Un détail technique dépasse le cadre politique. Les chercheurs ont constaté que l'API de xAI ajoute en silence environ 1 240 jetons d'entrée à chaque requête Grok, avec ou sans outils, sans possibilité de les consulter ni de les supprimer. Tapan Parikh y voit, selon TechCrunch, de possibles instructions cachées. Un test sans recherche va dans le même sens : avec seulement le nom des deux candidats, GPT favorise toujours le démocrate dans 387 courses sur 479, alors que Grok refuse de trancher dans 441. Pour le chercheur, le penchant de GPT loge surtout dans le modèle lui-même, celui de Grok dans ses requêtes et les sites auxquels il se fie.

Les applications grand public réagissent autrement. Lors des vérifications ponctuelles de Convovo, les apps ChatGPT et Grok ont refusé la question directe, et Claude Sonnet 5.5, d'Anthropic, comme Gemini 3.8 Flash, de Google, ont décliné les 20 appels d'un petit pilote. Selon Tapan Parikh, de simples mises en scène ont suffi à obtenir des apps des choix conformes au schéma observé via l'API, mais ces essais restent peu nombreux. Un porte-parole d'OpenAI a déclaré à TechCrunch que ChatGPT est conçu pour être objectif par défaut et qu'une API développeurs répondant à une demande exigeant une recommandation ne reflète pas l'usage ordinaire. SpaceXAI n'a pas réagi.

L'enjeu est concret mais circonscrit. Une enquête du Pew Research Center menée du 12 au 18 octobre montre que 8 % des Américains s'informent sur les élections via des chatbots, et n'importe quel développeur peut bâtir un outil électoral sur ces API. L'étude mesure des réponses à un choix forcé, pas leur effet sur les électeurs, et une partie des statistiques sur les thèmes et les sources repose sur un juge automatique contrôlé par des échantillons codés à la main. Le travail n'a pas été évalué par des pairs, et les jetons cachés de Grok restent inexpliqués.

Références